jeudi 26 juillet 2007

Lettre à Santangel - 1493




Lettre à Santangel

Seigneur,Sachant que vous aurez du plaisir à apprendre la nouvelle de la victoire que le Seigneur m'a donnée dans mon voyage, je vous écris cette lettre, pour que vous sachiez que je suis arrivé aux Indes en vingt jours 2, avec la flotte que les Très Illustres Roi et Reine, nos Seigneurs, m'avaient confiée. J'y ai découvert un très grand nombre d'îles, habitées par une population infinie. J'ai pris possession de toutes ces îles, au nom de Leurs Altesses, par voix de héraut et avec la bannière royale déployée, sans rencontrer aucune contradiction.
J'ai mis le nom de San Salvador à la première île que j'ai découverte, en l'honneur de Sa Divine Majesté, qui a fait le miracle de permettre tout cela: les Indiens l'appelaient Guanahani. J'ai appelé la deuxième île Sainte-Marie de la Conception; la troisième, l'île Fernandine; la quatrième, l'Isabelle; la cinquième, île Juana; et ainsi de suite, j'ai donné un nom nouveau à chacune d'elles.
Sitôt arrivé à l'île Juana, je me suis mis à en suivre la côte en direction du ponant; et je l'ai trouvée si grande, que j'ai supposé qu'elle devait faire partie de la terre ferme et que c'était quelque province de Cathay. Je n'y ai trouvé ni ville ni village au bord de la mer, à l'exception de quelques petits hameaux, où je n'ai pu m'aboucher avec les habitants, parce qu'ils s'enfuyaient tous; et pour cette raison j'ai continué mon voyage, toujours en avant, dans l'espoir que je ne manquerais pas de découvrir quelque grande ville ou quelque cité.
Après avoir parcouru un grand nombre de lieues, je me rendis compte que rien de nouveau n'apparaissait, et que la côte me conduisait vers le nord; c'était justement ce que je voulais éviter, parce que l'hiver était déjà assez avancé, et mon intention était de le passer en naviguant vers le sud. D'ailleurs, le vent était contraire; en sorte que je résolus de ne plus m'attarder. Je revins donc en arrière, jusqu'à un très bon port. Là, j'envoyai deux hommes à terre, afin de savoir s'il y avait un roi ou quelque grande cité. Ils cheminèrent pendant trois jours, et découvrirent une infinité de petits hameaux et des gens sans nombre, mais sans qu'il y eût aucun indice de gouvernement; en sorte qu'ils revinrent sur leurs pas.
J'avais compris, par le moyen de certains Indiens que j'avais fait prisonniers, que toute cette terre n'était qu'une île, malgré sa grandeur. Je me mis donc à voguer le long de sa côte, en direction de l'orient, sur une distance de 107 lieues, jusqu'à ce que j'en découvris l'extrémité. De là, j'aperçus une autre île plus à l'est, à une distance de 18 lieues de la première. Je lui ai mis tout de suite un nom et l'appelai l'île Espagnole.
Je me dirigeai vers elle; et je suivis ensuite sa côte septentrionale, ainsi que je l'avais fait pour l'île Juana, en allant toujours vers l'est. Je fis ainsi 178 grandes lieues en ligne droite, et direction de l'est, ainsi que je l'avais fait pour l'île Juana. Cette île, aussi bien que les autres, est excessivement abrupte; mais celle-ci l'est encore plus que les autres. Il y a un grand nombre de ports sur ses côtes, et je ne saurais les comparer à aucun de ceux que je connais dans le monde chrétien. Il y a aussi beaucoup de belles et grandes rivières, au point que cela paraît incroyable. Le sol de l'île est très accidenté, avec beaucoup de montagnes et des cimes très hautes, incomparablement plus élevées que celle de l'île de Ténériffe.
Toutes ces montagnes sont très belles et d'aspect très varié. Elles sont toutes praticables et couvertes d'arbres de toutes les espèces, et si hauts qu'ils semblent toucher au ciel. On m'a assuré que ces arbres ne perdent jamais leur feuillage; et cela semble évident, car je les trouvai aussi beaux et aussi verdoyants qu'on les voit en Espagne au mois de mai. Certains d'entre eux étaient en fleur, d'autres portaient déjà des fruits, tandis quel d'autres encore se trouvaient à un stade différent, chacun selon sa propre nature; et, bien qu'on fût au mois de novembre, on entendait chanter le rossignol, avec mille autres petits oiseaux de toutes les espèces.
Dans les régions que j'ai parcourues, il y a des palmiers de six ou de huit sortes différentes, et leur belle variété enchante le regard. Il en est de même de tous les autres arbres, des fruits et des herbes. Il y a des pinèdes merveilleusement belles et de très vastes campagnes. On y trouve du miel, ainsi qu'une grande variété d'oiseaux, et des fruits très divers. Dans la terre il y a beaucoup de mines riches en métaux, et la population y est très nombreuse.
L'île Espagnole est une véritable merveille: les chaînes des montagnes et les pics aussi bien que les vallées et les campagnes. La terre en est si belle et si grasse qu'elle semble également appropriée pour semer et cultiver, pour élever n'importe quelle classe de bétail, ou pour construire des villes et des villages. Quant aux ports de la mer, on ne saurait me croire sans les avoir vus. Il y a beaucoup de grandes rivières, dont l'eau est excellente; et la plupart d'entre elles charrient de l'or. Pour ce qui est des arbres, des fruits et des plantes, il y a une grande différence entre ceux d'ici et ceux de l'île Juana. Dans celle d'ici, il y a beaucoup d'épices, et de grandes mines d'or et d'autres minerais.
Les habitants de cette île, aussi bien que de toutes celles que j'ai découvertes et dont j'ai pris possession, et de celles sur lesquelles je n'ai fait que recueillir des renseignements, vont tous tout nus, les hommes aussi bien que les femmes, tels que leurs mères les ont mis au monde. Il n'y a que quelques femmes qui se couvrent un seul endroit du corps avec la feuille de quelque plante, ou avec un mouchoir de coton qu'elles tissent à cet effet. Ils ne connaissent pas le fer ni l'acier; ils ne possèdent pas d'armes et ne savent pas s'en servir. Ce sont pourtant des hommes bien bâtis et de bonne stature; mais ils sont excessivement lâches.
Toutes leurs armes sont des roseaux qu'ils coupent lorsqu'ils sont encore en graine, et à l'extrémité desquels ils fixent un petit bout de bois bien pointu; mais ils n'osent pas s'en servir. En effet, il m'est arrivé bien souvent d'envoyer à terre deux ou trois de mes hommes, avec l'ordre de se diriger vers quelque village, pour y prendre contact avec les habitants. Ces derniers sortaient en très grand nombre à leur rencontre, et dès qu'ils les voyaient arriver, ils se sauvaient à qui mieux mieux. Cela ne saurait s'expliquer par quelque mauvais traitement qu'on leur eût fait (bien au contraire, toutes les fois qu'il m'a été possible de me réunir avec eux et de leur parler, je leur ai fait des présents de tout ce que j'avais, des tissus aussi bien que de toutes les autres choses, sans rien leur demander en échange); mais seulement parce qu'ils sont irrémédiablement lâches.
Il est vrai que, dès qu'ils reprennent un peu d'assurance et qu'ils commencent à revenir de leur frayeur, ils se montrent si honnêtes et si facilement prodigues de tout ce qu'ils possèdent, qu'on ne saurait le croire sans l'avoir vu. On peut leur demander n'importe quel objet de leur propriété, car ils ne le refuseront jamais. Bien au contraire, ils l'offrent tout de suite à celui qui le demande; et ils le font avec un si grand plaisir qu'on dirait qu'ils offrent en même temps leur propre cœur. Qu'il s'agisse d'un objet de valeur ou de quelque chose de peu de prix, ils se contentent tout de suite avec n'importe quelle bagatelle qu'on leur offre en échange.
J'ai défendu qu'on leur offrît des objets aussi insignifiants que des tessons d'assiettes, des morceaux de verre cassé ou des bouts de ruban; cependant, lorsqu'ils pouvaient en avoir, cela leur paraissait l'objet le plus digne de convoitise qu'il y eût au monde. Il est arrivé, en effet, qu'un marin obtint, en échange d'une aiguillette, un morceau d'or qui pesait deux castillans et demi ; et certains autres en ont obtenu davantage, pour des objets qui valaient encore moins; en sorte que pour quelques blancs du dernier coin, ils donnaient tout ce qu'ils possédaient, jusqu'au poids de deux castillans d'or, ou une arrobe ou deux de coton filé. Ils acceptaient n'importe quoi, jusqu'aux cercles des barils, comme des bêtes sans raison.
Tout ceci ne me semblait pas juste. Je défendis donc ces échanges et je leur donnai à titre gracieux de grandes quantités des choses utiles dont j'étais porteur, afin de mieux me les attacher. Mieux encore, ils se convertiront au christianisme, et ils sont déjà tout disposés à l'obéissance et au service de Leurs Altesses et de tout le royaume de Castille; et ils font tout ce qu'ils peuvent pour nous aider et nous donner des produits dont ils disposent et dont nous avons besoin.
Ils ne suivent aucune secte ni idolâtrie. Ils croient seulement que la puissance et le bien résident dans le ciel; et ils croient très fermement que moi-même avec mes navires et mes gens, nous sommes venus du ciel. C'est avec les signes de respect qui correspondent à cette persuasion qu'ils m'ont reçu partout, aussitôt qu'ils se débarrassaient de leur première frayeur. Cette opinion ne s'explique pas par leur ignorance, car ils ont l'esprit très délié: ce sont des gens qui hantent toutes ces mers-là, et on aurait de la peine à croire avec quelle propriété ils savent rendre compte de tout. Cela s'explique tout simplement par le fait qu'ils n'ont jamais vu d'hommes habillés, ni de navires pareils aux nôtres.
Dès mon arrivée aux Indes, je pris par la force quelques indigènes dans la première île que j'avais découverte, afin de leur faire apprendre la langue, et pour qu'ils pussent me renseigner sur tout ce qui se trouvait dans ces régions-là; et le fait est que nous nous fîmes comprendre aussitôt, et nous comprîmes aussi bien ce qu'ils voulaient dire, soit par des signes ou en parlant.
Ces indigènes ont bien mis à profit notre enseignement. Je les emmène avec moi; et ils gardent toujours leur première opinion, que je descends du ciel, malgré la longue familiarité qu'ils ont eue avec moi. Ils étaient les premiers à le publier, partout où j'arrivais; et les autres couraient ensuite de maison en maison et jusqu'aux villages voisins, en criant tant qu'ils pouvaient: « Venez ! Venez voir les hommes du ciel! » Alors ils accouraient tous, les hommes aussi bien que les femmes, après avoir reçu des assurances de notre part. Il n'y manquait ni grand ni petit; et chacun d'eux nous apportait quelque chose à manger ou à boire, qu'ils nous offraient avec une merveilleuse bonne volonté.
Ils ont dans toutes leurs îles une énorme quantité de canots, qui sont une sorte de barques à rames. Il y en a de grands et de petits; et certains d'entre eux sont plus grands qu'une fuste de 18 bancs. Ils sont cependant plus étroits, car ils sont pris dans un seul tronc d'arbre; mais une fuste ne saurait leur tenir tête à la rame, car ces canots glissent avec une rapidité incroyable. C'est par leur moyen qu'ils passent d'une île à l'autre. Ils les fréquentent toutes, et elles sont très nombreuses; et c'est ainsi qu'ils échangent leurs marchandises. J'ai vu certains de ces canots qui avaient soixante-dix et quatre-vingts hommes à bord, chacun avec une rame à la main.
Dans toutes ces îles, je n'ai pas remarqué qu'il y eût de grandes différences, en ce qui concerne l'aspect des habitants, leur langue ou leurs coutumes. Au contraire, ils se comprennent facilement les uns les autres, ce qui semble assez curieux. J'espère d'autant plus que Leurs Altesses prendront les mesures nécessaires pour leur conversion à notre sainte foi, ce à quoi ils se montrent très disposés.
J'ai déjà dit comment j'avais couru pendant 107 lieues, le long de la côte de l'île Juana, en droite ligne de l'ouest à l'est. Compte tenu du chemin parcouru, je peux affirmer que cette île est plus grande que l'Angleterre et l'Écosse mises ensemble. En effet, outre ces 107 lieues, il reste encore deux provinces du côté du ponant, que, je n'ai pas explorées: l'une d'elles s'appelle Avan, et c'est là que naissent les hommes à queue. La longueur de ces deux provinces ne saurait être moindre de 50 ou 60 lieues, selon ce que je crois avoir compris des Indiens qui m'accompagnent, et qui connaissent toutes ces îles.
Quant à l'île Espagnole, son pourtour est plus grand que celui de toute l'Espagne, suivant la côte depuis Collioure jusqu'à Fontarabie en Biscaye. En effet, j'ai parcouru, sur l'un seul de ses quatre côtés, 188 grandes lieues en ligne droite, de l'occident à l'orient. C'est une terre de rêve: une fois qu'on l'a vue, on n'a plus envie de l'abandonner.
Naturellement, j'ai pris possession de toutes les îles, au nom de Leurs Altesses. Elles sont toutes bien plus riches que je ne saurais le dire: en sorte que je considère qu'elles sont déjà entièrement à la dévotion de Leurs Altesses, qui peuvent en disposer à leur gré, aussi tranquillement que du royaume de Castille. Cependant, ce n'est que dans cette île Espagnole que j'ai pu prendre possession d'une grande ville, à laquelle j'ai mis nom ville de la Nativité. Elle est située dans un endroit des plus convenables, et le meilleur du point de vue des mines d'or, aussi bien que de celui du trafic avec la terre ferme d'Europe et avec celle du Grand Khan, avec laquelle on pourra établir de très utiles relations.
Dans cette ville j'ai fait construire une forteresse avec un château, qui doit être entièrement terminé en ce moment. J'y ai laissé des hommes en nombre suffisant à ce propos, avec les armes et l'artillerie nécessaires et avec des provisions pour plus d'un an. Je leur ai laissé aussi une fuste et un maître charpentier de navires, qui pourra leur en faire d'autres. J'y ai établi une grande amitié avec le roi de la région, si bien qu'il se tenait pour honoré de m'appeler son frère et de me traiter comme tel. D'ailleurs, même si l'envie lui prenait de se retourner contre les nôtres, ni lui ni ses hommes ne savent ce que c'est que les armes. Ils vont tout nus et, ainsi que je l'ai déjà dit, ce sont les gens les plus lâches qu'il y ait au monde; en sorte que les hommes qui y restent, bien que peu nombreux, suffiraient pour anéantir tout le pays. Le séjour dans l'île ne suppose donc aucun danger de la part de ses habitants, à condition de savoir se conduire.
Dans toutes ces îles il semble que les hommes se contentent d'une seule femme; mais ils en donnent une vingtaine à leur chef ou roi. Il m'a semblé aussi que les femmes travaillaient plus que les hommes. Je n'ai pu examiner s'ils ont des biens qui leur appartiennent en propre; mais il m'a bien semblé voir qu'ils se servaient tous indistinctement de ce que l'un d'eux possédait, surtout pour ce qui concerne les aliments.
Jusqu'à présent, je n'ai pas rencontré dans ces îles des hommes monstrueux, malgré ce qu'en pensent de nombreuses personnes 21. Au contraire, les indigènes sont de très belle apparence, et ils sont loin d'être aussi noirs que ceux de Guinée.
Ils ont des cheveux très longs; et ils ne vivent pas dans des régions trop exposées à la violence des rayons du soleil. Il est vrai cependant que le soleil y est très fort, puisque ces régions se trouvent à 26 degrés de la ligne équatoriale 22. Dans ces îles, le froid se faisait sentir cet hiver aux endroits où il y avait de grandes montagnes; mais les indigènes le supportent bien. grâce à l'accoutumance et à l'effet de leur nourriture, qu'ils prennent mélangée avec beaucoup d'épices d'une force peu ordinaire.
Ainsi donc, je n'ai pas vu de monstres et n'en ai pas eu de nouvelles. Je sais seulement que dans l'une des îles qui se trouvent ici, la deuxième au commencement de toutes les Indes, la population est formée par des gens que l'on considère dans toutes les autres îles comme particulièrement féroces, et qui se nourrissent de chair humaine. Les habitants de cette île-là possèdent de nombreux canots, dans lesquels ils font des incursions dans toutes les îles de l'Inde, en volant et en pillant tout ce qui tombe sous leurs mains. Cependant, ils ne sont pas plus difformes que les autres; ils ont seulement cette habitude, de laisser leurs cheveux aussi longs que les nattes des femmes. Ils se servent d'arcs et de flèches faites de la même manière, avec des roseaux dont la pointe est formée par un bout de bois pointu, car ils n'ont pas de fer.
Ces gens-là ne semblent féroces que par rapport aux indigènes des autres îles, qui sont indiciblement lâches; mais pour ma part, je n'en fais pas plus de cas que des autres. Ce sont eux qui entretiennent des relations avec les femmes de Matinino, qui est la première île venant d'Espagne aux Indes, et dans laquelle il n'y a aucun homme. Ces femmes-là ne se dédient pas aux occupations habituelles de leur sexe: elles ne s'intéressent qu'à l'arc et aux flèches, qu'elles font avec des roseaux, comme les autres. Elles s'arment et se couvrent le corps avec des plaques de cuivre, qu'on trouve en abondance dans une autre île, à ce qui paraît plus grande que l'Espagne, et dont les habitants n'ont pas de cheveux du tout. Dans cette dernière île, il y a aussi de l'or en quantité infinie. J'ai pris des Indiens dans cette île aussi bien que dans les autres, pour qu'ils me servent de témoins.
En conclusion, et pour ne parler que de ce qui a été obtenu dans cette première expédition, qui s'est faite hâtivement, Leurs Altesses peuvent se rendre compte que je leur donnerai autant d'or qu'elles en voudront, avec ce peu de frais que Leurs Altesses devront me permettre de faire cette fois-ci; des épices et du coton, autant que Leurs Altesses voudront donner l'ordre d'en charger; du mastic, autant qu'on en voudra charger (ce mastic ne se trouvait auparavant qu'en Grèce, dans l'île de Chio, et la Seigneurie le vend au prix qu'elle veut demander); de l'aloès, autant qu'on en voudra charger; et des esclaves, autant qu'on en, voudra prendre, et qui seront idolâtres. Je pense aussi avoir trouvé de la rhubarbe et de la cannelle et mille autres produits de valeur, qui seront découverts par les hommes que j'y ai laissés. Quant à moi, je ne me suis arrêté nulle part plus que le temps juste qu'il me fallait attendre le vent favorable. Le seul endroit où je me suis entretenu plus longtemps, une fois la découverte établie et assurée, ce fut dans la ville de la Nativité; et pour dire vrai, j'aurais fait bien plus de chemin, si les navires eussent répondu selon ce que j'avais le droit d'en attendre.
Cela suffit pourtant. L'éternel Dieu, Notre Seigneur, qui donne la victoire à tous ceux qui suivent son chemin, même lorsque cette victoire semble impossible (et il n'y a pas de 'doute que celle-ci en est une; car on avait déjà parlé ou écrit sur ces terres, mais seulement par conjecture et sans produire des preuves matérielles, en sorte que la plupart de ceux qui en entendaient parler pensaient qu'il s'agissait de récits fabuleux); ainsi donc, Notre Rédempteur donna cette victoire à nos Très Illustres Roi et Reine et à leurs illustres royaumes. Il s'agit d'une chose si importante, que toute la chrétienté doit s'en réjouir et faire de grandes fêtes, pour rendre grâces solennellement à la Sainte Trinité, avec bien des prières solennelles, non seulement à cause de la gloire qu'on en tirera, grâce au grand nombre de peuples qui seront convertis à notre sainte foi, mais aussi à cause des richesses matérielles, qui pourront fournir ici des gains et des bénéfices à l'Espagne aussi bien qu'à toute la chrétienté.
Raconté aussi brièvement que cela fut fait.
Écrit sur la caravelle, en vue des îles Canaries, le 15 février de l'an 1493.
Prêt à obéir à vos ordres,
l'Amiral.

(Billet qui venait à l'intérieur du pli.)

Après avoir écrit ceci, et au moment où je me trouvais déjà dans les eaux de Castille, le vent se mit à souffler si fort en sens contraire, du sud et du sud-est, que je perdis toutes mes voilures. J'ai couru me mettre à l'abri de ce port de Lisbonne, ce qui fut la chose la plus extraordinaire qui soit; et je vais en faire tout de suite le rapport à Leurs Altesses. Aux Indes, partout où j'ai navigué, j'ai toujours trouvé le temps comme au mois de mai. J'ai mis trente-trois jours pour y aller et vingt-huit pour en revenir; mais cette dernière tempête m'a fait perdre quatorze jours à louvoyer dans ces parages. Les gens de mer de ce port disent qu'il n'y a jamais eu d'hiver plus dur que celui-ci, et qu'on n'aura jamais perdu autant de navires.
Écrit le 4 mars.
Notes :
  • Cette lettre fut envoyée par Colomb au Secrétaire des Comptes, concernant les îles découvertes aux Indes. Elle venait dans un pli adressé à Leurs Altesses.
  • Source de cette traduction : « Œuvres de Christophe Colomb, présentées, traduites et annotées par Alexandre Cioranescu »; Gallimard, Paris, 1961; pages 180 à 188.

Dans cette lettre écrite à son retour, Colomb parle d' une terre qu'il a nommée Juanna : il s'agit de l'ile de Cuba. Contrairement à ce que prétendent certains charlatans, Colomb n'a jamais nommé cette terre "Cuba" et, ce nom ne vient pas d'une ville de Portugal qui porte ce nom. Colomb a nommé cette nouvelle terre "Juanna " en l'honneur de l'Infant d'Espagne don Juan. Ferdinand d'Aragon la renommera "Fernandina". Ultérieurement l'île sera renommée Cuba. La première mention du nom "Cuba" se trouve sur la carte de Juan de la Cosa, en 1500. Ce nom vient est une abréviation du mot Taïno "cubanacán" qui signifie dans cette langue « place centrale ». Les Taïnos étaient les habitants de cette île lorsque Colomb l'a découverte.

2 commentaires:

Lilie a dit…

Bonjour, merci pour la publication de cette lettre, que nous étudions volontiers au collège avec nos élèves de 5e ! Ceux-ci me demandaient comment Colomb s'y prenait pour "envoyer" ses lettres à Santangel. Je suppose qu'il le faisait lorsqu'il accostait, mais qui les acheminait ?? Merci par avance de votre réponse !

Jean-Michel Urvoy a dit…

Les documents rédigés par Colomb et aussi par tous les autres "écrivains" étaient tranmis aux souverains par des coursiers à cheval.