samedi 25 août 2007

Capitulations de Santa Fe

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17 avril 1492, Santa Fe de la Vega de Granada.

Les Capitulations de Santa Fe sont uniques et irremplaçables : elles représentent le fondement et le point de départ historiques de la présence espagnole en Amérique.

L'original des Capitulations de Santa Fe est la trace documentaire de l'idée de Christophe Colomb de rallier les Indes par le sud-ouest. Ce projet allait être traité comme une exploration parmi d'autres de quelques îles, poussée cette fois plus à l'ouest que jamais auparavant. Les différentes interprétations historiographiques qu'ont si longtemps suscitées les Capitulations tiennent à l'incertitude des souverains quant à la possibilité d'un événement historique qu'en cette fin du XVe siècle il était difficile d'entrevoir, "… ya que desde tanto tiempo que el mundo ha comenzado no se ha descubierto la grandeza de la tierra y lo que en ella se contiene" [car depuis les temps éloignés du commencement du monde, nul n'a découvert l'étendue de la terre et ce qu'elle contient].[1]
[1] Americo Vespucio, parlant du Nouveau Monde, dans Viajes y documentos completos, Akal, Madrid, 1985, p. 69.


Les Capitulations de Santa Fe sont un document de la Chancellerie royale portant le texte de la convention que Christophe Colomb a signée avec les monarques Ferdinand II d'Aragon et Isabelle 1ère de Castille à Santa Fe de la Vega le 17 avril 1942, trois mois et demi après la prise de Grenade. Leurs articles énoncent les conditions auxquelles Colomb devait entreprendre son premier voyage, qui aboutit cette même année à la découverte de l'Amérique.


Articles convenus par la Couronne et Christophe Colomb concernant le voyage aux Indes projeté par ce dernier. Copie du Secrétaire, Juan de Coloma.

Capitulations de Santa Fe, page 1.

Capitulations de Santa Fe, page 2.

Ce document est enregistré dans le volume 9 de la série des Diversorum Sigilli Secreti (Cathalonie et Insularum), qui contient les duplicata des pragmatiques, concordats et licences royaux établis sous le règne de Ferdinand II le Catholique. 2 feuillets ; 29 x 21,5 cm. Papier Barcelone. Archives de la Couronne d'Aragon, Chancellerie royale, Enregistrements, numéro 3569, folios 135v et 136-v. - Archives de la Couronne d'Aragon, Calle Almogávares, 77 - 08018 Barcelone.

Les Capitulations de Santa Fe sont sur support papier, et se présentent comme des folios reliés et incorporés dans le volume approprié du Registre de la Chancellerie royale sous le numéro 3569. Produit d'une pratique institutionnelle régie par des principes et des règles, elles sont annoncées dans la table des matières alphabétique dudit Registre sous le nom du requérant, "Christofori Colon", avec indication du numéro des feuillets constituant la référence initiale :"CXXXIIII". C'est à cet endroit que nous trouvons le document que le roi Ferdinand II d'Aragon et la reine Isabelle 1ère de Castille ont signé en faveur de Christophe Colomb, découvreur de l'Amérique. L'ampleur de cette découverte à venir étant encore insoupçonné, le document décrit ainsi l'objet de l'exploration des mers s'étendant à l'ouest : "perlas, piedras preciosas, oro, plata, specieria" [perles, pierres précieuses, or, argent, épices], mots qui dans la langue de l'époque désignaient les produits existant en abondance dans les Indes occidentales convoitées. Rien d'autre ne semble indiquer l'envergure de l'entreprise de Colomb.

Un préambule présente sobrement le projet du navigateur en ces termes :
"Las cosas suplicadas e que Vuestras Altezas dan e otorgan a don Cristóbal de Colon, en alguna satisfacion de lo que ha descubierto en las Mares Oceanes y del viage que agora, con la ayuda de Dios, ha de fazer por ellas en servicio de Vuestras Altezas, son las que siguen" [Les privilèges demandés par don Christophe Colomb et que Vos Altesses lui donnent et octroient en récompense de ce qu'il a découvert dans les mers océanes, et du voyage que, avec l'aide de Dieu, il s'apprête maintenant à faire pour elles au service de Vos Altesses, sont les suivants].
Cette introduction (purement indicative, sans effet juridique) annonce le départ d'une expédition. Elle explique que les monarques "dan et otorgan" [donnent et octroient] à Christophe Colomb pour ce qu'il "ha descubierto en las Mares Oceanes" [a découvert dans les mers océanes], autrement dit pour sa théorie, nautique et cosmographique, d'une route d'Est en Ouest qu'il a déduite de calculs nouveaux et inédits, et pour le "viage que agora, con la ayuda de Dios, ha de fazer por ellas" [voyage que, avec l'aide de Dieu, il s'apprête maintenant à faire pour elles].

Les Capitulations de Santa Fe présument l'existence de terres au milieu de l'Atlantique ; c'est dans le sauf-conduit que le but de l'exploration, à savoir parvenir "ad partes Indie", est mentionné pour la première fois.

Il est rare qu'un document annonce et régisse un événement qui sera perçu comme marquant la frontière entre le monde ancien et un nouveau continent, encore inexploré. La tradition médiévale des conquêtes à partir de la péninsule transparaît dès les premiers articles des capitulations, qui disposent que "Vuestras Altezas, como Senores que son de las dichas Mares Oceanas" [Vos Altesses, en tant que Seigneurs desdites mers océanes] nomment Colomb amiral des terres occupées par lui. À l'histoire du gouvernement par délégation de territoires comme la Sicile ou la Sardaigne pendant l'expansion du Royaume d'Aragon en Méditerranée vient s'ajouter l'expérience castillane, ce qui explique que Colomb est nommé Vice-Roi et Gouverneur général des terres d'outremer. Le régime des capitulations procède aussi de l'organisation castillane des explorations et de la colonisation des Canaries, et même de la tradition portugaise gouvernant les relations entre la Couronne et les expéditions commanditées par elle.

Le parrainage par le roi Ferdinand II et la reine Isabelle Ière de l'entreprise conduite par Christophe Colomb fait semble-t-il l'objet d'un simple pacte, les capitulations prenant acte des services qui vont être rendus. Il ne s'agit pas d'une concession gracieuse, mais d'une sorte de relation plus ou moins bilatérale (quoique contractuelle) puisque les libertés et gratifications (c'est-à-dire "las cosas suplicadas" [les privilèges demandés] par Colomb reçoivent l'agrément de la Couronne : "dan e otorgan" [donnent et octroient].

Il s'agit de droits accordés au découvreur et aux membres de l'expédition en cas de succès de l'entreprise, d'un accord féodal, par lequel une obligation est contractée entre des parties qui ne sont pas sur un pied d'égalité, car les monarques, "como Senores que son" [en tant que Seigneurs], sont supérieurs en droit au requérant. La concession de juridiction énoncée à l'article premier, "fazen dende agora al dicho don Christóval Colón su almirante en tadas aquellas Islas y Tierras Firmes ; que por su mano o industria se descubrieran o ganaran en las dichas Mares Oceanes para durante su vida" [font par la présente et à compter de ce jour de don Christophe Colomb leur amiral sur toutes les îles et terres fermes qui, par sa main ou son industrie, pourraient être découvertes ou conquises dans lesdits Océans pendant toute la durée de sa vie], confère à Christophe Colomb le titre d'amiral à vie, titre de surcroît héréditaire comme celui d'Alonso Enriquez, premier amiral de Castille, comme indiqué à l'article quatre : "Plaza a Sus Altezas, si pertenece al dicho officio de almirante segunt que lo tenia el dicho almirante don Alonso Enriquez, quondam, y los otros sus antecesores en sus districtos" [Il plaît à Leurs Altesses, car cela est conforme audit office d'amiral tel que l'exerçait feu l'Amiral don Alfonso Enriquez et ses prédécesseurs dans leurs juridictions].

Au titre d'amiral des mers océanes s'ajoutent ceux de "Visorey e Governador General en todas las dichas Tierras Firmes e Yslas, como dicho es, el descubriere o ganare en las dichas mares" [Vice-Roi et Gouverneur général sur toutes les terres fermes et îles susdites qu'il découvrirait ou conquerrait dans lesdites mers]. Les titres d'amiral et de gouverneur général, étaient tous deux pleinement valides à cette époque sous les Couronnes d'Aragon et de Castille, de sorte que le document nous renvoie là encore à un cadre institutionnel historiquement attesté.

Chacun des cinq articles présente la requête de Christophe Colomb, suivie de l'agrément royal, exprimé par la formule "Plaze a sus Altezas" [Il plaît à Leurs Altesses]. Une lettre d'octroi ou de don pouvait être révoquée. Les Capitulations de Santa Fe avaient, elles, pour objet d'établir l'instrument juridique qui permettrait à la Chancellerie de délivrer les titres conférés par le succès de l'expédition. En d'autres termes, l'autorisation faite à Colomb de se prévaloir de titres ou de droits était subordonnée à la bonne fin de l'expédition.

Qu'il s'agisse d'un arrangement, d'un pacte, d'un accord, d'une concession ou d'un contrat, le fait certain est que les Capitulations de Santa Fe allaient déterminer les relations entre l'organisateur de l'expédition et la Couronne. À cet égard, le document fixe la part revenant au requérant des bénéfices qui résulteront de la découverte ("haya e tome la dicha décima parte para si misma, et faga dello a su voluntad" [qu'il ait et prenne un dixième pour lui, et en use à sa guise], et le droit de conserver le huitième des profits commerciaux ("e que tambien haya e lieve del provecho la ochena parte de lo que resultare de la tal armada") [et recevra et prélèvera aussi le huitième du produit de cette flotte].
La "magna carta de la découverte" apparaît dans les registres de la Couronne d'Aragon. Les auteurs des Capitulations sont les monarques. Tous deux ont approuvé l'entreprise de Colomb de leur paraphe le 17 avril 1492.

Le bénéficiaire recevait une copie valant titre de droits et qui n'était connue que par cession ou copies.
Les articles, lettres d'introduction et créances ou sauf-conduits furent établis, rédigés, produits et enregistrés par Juan de Coloma, secrétaire de la Chancellerie, qui était chargé de délivrer les documents des capitulations de Vega de Granada et percevait à ce titre des droits de timbre. La Chancellerie de Catalogne et d'Aragon classa le registre, en particulier les feuillets 135v et 136v, dans le volume adéquat de la série des Diversorum Sigilli Secreti, intitulé Cathalonie et Insularum. Elle se conforma en cela à la procédure habituelle, qui voulait qu'il soit établie une copie de tous les documents - ordonnances, pragmatiques, concordats et licences - revêtus du sceau puis versés au registre pertinent, sous le contrôle du Pronotaire, chef des clercs royaux, en application des Ordinacions [ordonnances] de 1344.

Dès les premiers contacts avec de nouveaux territoires, la Couronne devait organiser le dispositif politique et la circulation et l'envoi de flottes marchandes.

Le commerce avec les Indes nécessitait l'établissement d'un circuit d'échanges le long de certaines routes maritimes, avec l'appui de navires de guerre et d'un réseau de ports. Les Capitulations de Santa Fe prévoyaient la découverte de tels territoires.

Publications reproduisant le document


  • Le document enregistré par la Chancellerie de Catalogne et d'Aragon est plus ou moins tombé dans l'oubli jusqu'en 1862, date à laquelle G. A. Bergenroth en a publié un extrait dans Calendar of letters, despatches and State papers relating to the Negotiations between England and Spain. Londres, 1862, tome L, pages CXXXIV-CXXXVI.
  • Les autres éditions sont la première compilation des œuvres de Bartolome de las Casas, Historia de las Indias par le marquis de Fuensanta del Valle y Jose Sancho Rayon, Madrid, M. Ginesta, 1875-1876, dans : Colección de documentos inéditos para la historia de España, tome LXII, chapitre XXXIII, pages. 251-253 ; Martin Fernandez de Nayarrete, Colección de viajes y descubrimientos que hicieron por mar los españoles desde fines del siglo XV, exte, précédé d'une étude, établi par Carlos Seco Serrano, Madrid, BAE, 1954 (mais la première édition a été publiée à Madrid en 1825);
  • Eduardo Ibarra Rodriguez, Don Fernando el Católico y el descubrimiento de América, Madrid, 1892, pages 137-152; également publié par Alejandro de la Torre y Velez, Don Fernando el Católico y el descubrimiento de América, Madrid, 1892.
  • Au siècle dernier, Luis Ulloa Cisneros, Historia universal. Novísimo estudio de la humanidad. Tomo VI: América Barcelone, Instituto Gallach, 1932;
  • R. Alejo-Diaz et Joaquin Gil, América y el Viejo Mundo, Buenos Aires, 1942.
  • Également les deux éditions et la copie célèbre par Bartolome de las Casas, Historia de las Indias, publié par Agustin Millares Carlo et précédé d'une étude par Lewis Hanke, Mexico, 1951, pages 172-173 et dans Obras escogidas de fray Bartolomé de las Casas. Texte, précédé d'une étude critique, établi par Juan Perez de Tudela, Madrid, 1957, pages 122-123. Transcription et traduction par Rafael Conde y Delgado de Molina de l'exemplaire conservé aux Archives de la Couronne d'Aragon, figurant dans la monographie sur les Capitulaciones del Almirante don Cristóbal Colón y salvoconductos para el descubrimiento del Nuevo Mundo, Ministère de l'éducation et de la science, Direction générale des archives et des bibliothèques, Madrid, 1970. Agustin Millares Carlo, Tratado de paleografía española, Espasa-Calpe, Madrid, 1983, vol.lII, feuillet 345.Y,
  • et enfin, Capitulaciones de Santa Fe, Gouvernement de la province de Grenade, 1989, transcription et traduction par Rafael Conde y Delgado Molina. Précédé d'une étude par Miguel Molina Martinez, avec traductions en anglais, français, italien et allemand.


Sources des informations : UNESCO - Memory of the World

Henri Leroy

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