dimanche 11 novembre 2007

CHRISTOPHE COLOMB ET LE PORTUGAL

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CHRISTOPHE COLOMB ET LE PORTUGAL: ÉTAT DE LA QUESTION, par Georges BOISVERT (Université de La Sorbonne Nouvelle - PARIS III); texte publié, en 1994, dans "ÉTUDES HISPANO - ITALIENNES N°5".


Quand on évoque au Portugal le personnage de Christophe Colomb, on ne manque pas de souligner sa dette envers le pays qui fut pendant neuf ans (1476-1485) sa patrie d'adoption; on commente son premier voyage vers le Ponant en replaçant celui-ci dans le contexte des explorations océaniques effectuées par les marins portugais; on mesure l'écart entre les supputations du Génois et les calculs des cosmographes de Lisbonne; on assure qu'il ne sut pas assimiler correctement les innovations de la "révolution nautique" alors en cours. Plus que sur le Colomb "découvreur", l'attention se porte sur le Colomb "navigateur" et, chez celui-ci, sur la genèse de son projet et la réalisation du premier voyage. Les activités de l'Amiral postérieures au traité de Tordesillas qui régla en 1494 le différend entre la Castille et le Portugal consécutif à ses premières découvertes, intéressent moins les Portugais. Quant aux zones d'ombre de sa biographie, elles ont donné lieu à des tentatives d'élucidation que le simple bon sens dissuade de prendre au sérieux[1].

En prévision de la célébration du cinquième centenaire de la découverte du Nouveau Monde, la très officielle Comissiio Nacional para as Comemoraçoes dos Descobrimentos Portugueses a fait rééditer en 1987 un petit ouvrage qui expose le point de vue portugais sur Colomb: Cristovao Colombo e os Portugueses[2]. L'auteur, l'amiral Avelino Teixeira da Mota (1920-1982) est un spécialiste de la science nautique et de la cartographie portugaises à l'époque des Grandes Découvertes. Il avait déjà rédigé en anglais une première version de ce texte pour une conférence prononcée à New York en 1968[3], en écho aux travaux de Samuel Eliot Morison sur l'Amiral de la Mer Océane[4]. Une traduction espagnole en a été publiée en 1975[5] et une traduction française en 1990[6]. Les recherches postérieures à la date de la première publication n'ont pas produit des résultats qui justifieraient une révision de la présentation des faits et de leur interprétation. C'est donc un ouvrage de référence. Nous en reprendrons l'essentiel.

On ne connait pas de document portugais mentionnant Christophe Colomb qui soit antérieur à mars 1493, hormis une lettre que lui adressa à [p. 56] Séville le roi Jean II le 20 mars 1488[7]. Aussi accepte-t-on sans discussion au Portugal les faits communément admis pour la période où le Génois vécut dans ce pays: l'arrivée en 1476, à l'issue d'un naufrage provoqué par un combat naval; le voyage en Islande (1477); le retour à Lisbonne auprès de son frère Barthélémy, établi dans la ville comme cartographe; le voyage à Madère en 1478 pour y acheter du sucre destiné à la maison génoise Centurione ; le mariage avec Filipa Moniz (1479 ou 1480), fille de Bartolomeu Perestrello, premier donataire de l'île de Porto Santo (près de Madère) et descendant d'un Pallestrelli originaire de Plaisance[8]; l'installation à Madère; la naissance de Diogo (1480 ou 1481); les voyages à bord de navires portugais (1482-1484), dont un au moins jusqu'à la forteresse de Sao Jorge da Mina[9], sur la Côte de l'Or (aujourd'hui Elmina, dans le Ghana); le décès de Filipa (1483?) puis les démarches auprès du roi Jean II pour obtenir les moyens de réaliser le voyage aux Indes par le Ponant; la réponse négative du roi (1484) et le départ pour l'Espagne (1485) ; le séjour au Portugal en 1488 et la présence, en décembre de. cette année-là, à l'entrevue du roi et de Bartolomeu Dias revenu du Cap de Bonne Espérance[10]. Cette trame biographique est replacée dans les circonstances historiques et dans le milieu portugais de l'époque pour montrer comment Colomb, au contact de celui-ci a enrichi son expérience de marin et mûri le projet qui devait le rendre célèbre. En 1476, Alphonse V de Portugal entré en guerre pour soutenir la prétention de la Beltraneja au trône de Castille, a été vaincu à Toro par les partisans d'Isabelle et s'en est allé chercher du secours en France. Il a laissé son fils le prince Jean à la tête du royaume. Sur mer, les navires castillans sont allés attaquer les Portugais jusqu'aux îles du Cap-Vert, où ils ont saccagé Santiago. Mais en 1478 les marins portugais reprennent le dessus. En 1479, la paix est rétablie par le traité d'Alcaçovas, ratifié à Tolède l'année suivante. Le Portugal reconnait à la Castille la possession des Canaries. Il obtient en échange la reconnaissance de sa souveraineté sur les archipels de Madère et des Açores ainsi que sur les îles et territoires d'Afrique situés au sud des Canaries.

En 1481, le prince Jean devenu roi sous le nom de Jean II relance l'activité navale et les explorations du pourtour de l'Afrique. Le but visé est de découvrir une voie d'accès au royaume du mythique "Prêtre Jean" et d'atteindre les Indes. L'équateur avait déjà été franchi entre 1472 et 1474. En 1483, Diogo Cao pénètre dans l'hémisphère austral. Après avoir atteint l'estuaire du Zaïre, il navigue jusqu'au Cap Santa Maria (13° 25'S.). Au cours d'un autre voyage, il parvient en 1485 à la "Serre Parda" (Cape Cross, 21°47'S)[11].

[p.57] Les Portugais sont ainsi les premiers et, pour quelques années encore, les seuls Européens à s'aventurer au-delà de l'équateur. Ils sont arrivés à surmonter peu à peu les difficultés de la navigation à travers l'Atlantique sur de longues distances, et en particulier celles du retour vers l'Europe. En effet, depuis les lieux situés au sud du Cap Bojador (doublé en 1434) regagner l'Europe en longeant, comme à l'aller, les côtes de l'Amérique, est une épreuve pénible et hasardeuse en raison des courants et des vents contraires, et cela même avec des caravelles munies de voiles latines permettant de naviguer au plus près. Or, il semble que vers 1445-1450[12], les Portugais savaient déjà contourner cet obstacle et raccourcir ainsi la durée du trajet. La solution consiste à utiliser la poussée des vents dominants soufflant de l'est (Alizés) pour décrire vers l'ouest un vaste arc de cercle remontant jusqu'à la zone des vents variables, à une latitude comprise entre 35° et 40°, c'est-à-dire à la hauteur des Açores, puis mettre le cap sur Lisbonne. C'est ce que l'on a appelé a volta da Guiné ou encore a volta do Sargaço, car en dérivant vers l'ouest, les navires atteignent parfois la zone où l'océan est couvert d'algues flottantes (sargaços en portugais), désignée pour cette raison sous le nom de "mer des Sargasses"[13]. Plus tard, a volta da Mina consiste, pour les mêmes raisons, à quitter São Jorge da Mina en mettant le cap au sud jusqu'au-delà de l'équateur, puis à voguer vers l'ouest et, une fois atteinte la longitude des îles du Cap vert, à remonter vers la mer des Sargasses pour terminer le voyage comme lors du retour de la Guinée[14].

De tels parcours s'effectuent dans des conditions fort différentes de celles que l'on connaît en Méditerranée où l'écart entre les latitudes ne dépasse pas 6°. Sur cette mer intérieure, comme d'ailleurs au large de l'Europe occidentale et septentrionale, les navires ne s'éloignent guère des côtes. Les pilotes naviguent à l'estime en utilisant la boussole, la carte à rhumbs (portulan) et le compas. Sur l'Atlantique, les retours de la Mina se déroulent entre des latitudes dont les écarts atteignent 25°, voire 30°. Les marins parcourent plus de quatre cents lieues en pleine mer sans voir la terre. Naviguer à l'estime ne suffit pas. Il faut déterminer la position du navire en calculant les latitudes. Cela se fait en mesurant la hauteur méridienne de l'étoile polaire au moyen du quadrant. C'est la navigation dite "astronomique"[15]. Le premier témoignage connu de sa pratique par les Portugais date des alentours de 1460. Ensuite cette méthode est améliorée par l'observation de huit positions successives de l'étoile polaire sur son cercle de déclinaison. Le calcul des latitudes est alors effectué à partir des huit chiffres-repères correspondant à la ville de Lisbonne, représentés sur une roue (roda do Norte).

Mais l'observation de l'étoile polaire n'est plus possible dans les parages de l'équateur. Le roi de Portugal fait alors appel à ses astrologues [P 58] pour qu'ils mettent au point, à l'intention des marins, une méthode permettant de calculer la latitude à partir de l'observation de la hauteur méridienne du soleil. Là-dessus c'est Colomb qui fournit l'information sur laquelle les historiens s'appuient. D'après des apostilles inscrites en marge des exemplaires de l'Imago mundi du cardinal d'Ailly et de l'Historia rerum d'Aeneas Silvius Piccolomini[16], on sait qu'en 1485, Jean II a envoyé son astrologue juif José Vizinho en Guinée afin d'y mesurer la hauteur du soleil. C'est encore une apostille figurant sur l'Imago Mundi qui signale que Bartolomeu Dias a effectué en 1488 le même genre d'opération au Cap de Bonne Espérance à l'aide d'un astrolabe. Il est vraisemblable qu'entre 1485 et 1495, les Portugais ont fait un relevé systématique des latitudes de la côte africaine de l'Atlantique afin de dresser une carte d'un genre nouveau d'après les résultats de ces mesures.

L'application de la nouvelle méthode requiert l'usage de tables de chiffres donnant la déclinaison du soleil à une date précise. Dans ce but, José Vizinho élabore une table inspirée des travaux de son maître, le célèbre astrologue juif de Salamanque Abraham Zacuto (Abraão ben Samuel Zacuto). Il la fera imprimer au Portugal, à Leiria, en 1496 sous le titre d'Almanach perpetuum[17]. Ainsi, grâce à la collaboration de leurs astrologues et de leurs navigateurs, les Portugais accomplissent dans les deux dernières décennies du XVe siècle une véritable "révolution nautique".

Si l'on admet qu'à son arrivée au Portugal Colomb est déjà, malgré son jeune âge, un expert en navigation pour avoir été formé à l'excellente école génoise, on fait cependant observer que son expérience se rapporte à la Méditerranée et autres mers qui baignent l'Europe. Pour ce qui est des voyages au long cours à travers l'Atlantique, il a beaucoup à apprendre des pilotes portugais. Ayant épousé une fille de Bartolomeu Perestrello il aurait, dit-on, reçu de sa belle-mère les papiers laissés par ce chevalier de la maison de l'infant Henri le Navigateur et en aurait tiré quelque profit. Mais c'est surtout en voyageant à bord des navires portugais qu'il enrichit ses connaissances nautiques.

En fréquentant les milieux maritimes du Portugal et des îles de l'Atlantique, Colomb peut constater à quel point est répandue la conviction que du côté du Ponant se trouvent des terres inconnues. Sans parler des légendes qui circulent à ce sujet, comme celle de l'île des Sept Cités[18], il y a ces débris d'origine mystérieuse que des tempêtes venant de l'Ouest jettent sur les rivages de Madère et des Açores[19]. Il y a ces îles que certains ont cru voir du côté du Ponant et dont ils tiennent l'existence pour indubitable au point de demander au roi l'autorisation de les découvrir, de les peupler, et même de les conquérir si elles sont habitées. Des documents attestent que de telles autorisations ont bien été accordées, assorties [p. 59] d'obligations très précises[20]. Las Casas et Hernando Colon ont donc fidèlement répété ce qu'ils avaient appris là-dessus de l'Amiral lui-même quand ils évoquent des faits de ce genre.

La possibilité d'atteindre les Indes en naviguant vers le ponant a déjà été examinée, semble-t-il, du temps d'Alphonse V. Ce serait pour répondre à une demande du roi sur ce sujet que le savant florentin Toscanelli a adressé en 1474 au chanoine portugais Fernao Martins une lettre accompagnée d'une carte montrant que l'entreprise n'était pas irréalisable[21]. Mais Alphonse V, trop occupé par la succession de Castille, se désintéresse des explorations maritimes. Son fils Jean II au contraire y consacre toute son attention et y applique une bonne partie de ses ressources. Les cosmographes l'ont convaincu qu'il est moins hasardeux d'essayer de parvenir aux Indes en contournant l'Afrique. Au printemps de 1484, le navigateur Diogo Cão, qu'il avait chargé d'aller explorer la côte africaine au sud de l'équateur, revient avec la certitude d'avoir atteint l'extrémité méridionale du continent. Un second voyage montrera qu'il n'en est rien[22]. Le roi continuera cependant de suivre la même politique. Ces circonstances éclairent son attitude au sujet des propositions de découverte de terres situées vers l'ouest. S'il ne s'oppose pas à ce que certains de ses sujets se risquent dans ce genre d'aventures, ils devront le faire à leurs frais. En cela il adopte la même attitude que son père: la couronne n'engagera pas la moindre dépense pour aider de telles entreprises. Au demeurant, nul ne déclare que ces terres recherchées du côté du ponant pourraient faire partie des Indes.

Au cours des années vécues parmi les Portugais, Colomb a découvert l'espace atlantique et enrichi ses connaissances nautiques. Si, dès son arrivée, il nourrissait des rêves d'aventures, le mûrissement de ses projets a été favorisé par l'atmosphère qui règne alors au Portugal. La découverte et l'exploitation de terres nouvelles provoque dans le pays une effervescence qui impressionne, en 1494, le voyageur allemand Jérôme Münzer, mis à contribution par Teixeira da Mota pour expliquer l'influence de ce milieu sur le navigateur génois[23].

Ses études et ses spéculations l'ayant amené à penser qu'il était possible d'atteindre Cipango en naviguant vers l'occident, Colomb, en 1483 ou 1484, va soumettre son plan à Jean II et lui demander les moyens de le réaliser. Les cosmographes consultés estiment qu'il se trompe sur la distance à parcourir en la jugeant beaucoup plus courte qu'elle n'est en réalité. Sur ces entrefaites, au printemps de 1484, Diogo Cão revient de son voyage d'exploration des côtes de l'Afrique australe en laissant entendre qu'il a atteint l'extrémité du continent et que par conséquent l'espoir existe de parvenir aux Indes en suivant cette voie. La démarche de Colomb échoue[24]. En 1485 il quitte le Portugal et va tenter sa chance en Castille.

[P 60 ] Deux ans plus tard, à trois mois d'intervalle (mai et août 1487) Jean II envoie deux expéditions reconnaître la route des Indes, l'une terrestre, l'autre maritime. Afonso de Paiva et Pero da Covilha, chargés de la première, partent munis d'une mappemonde sur laquelle ils traceront leur itinéraire. Via Alexandrie, le Caire et Suez, ils atteignent Aden où ils se séparent. Tandis qu'Afonso de Paiva s'apprête à pénétrer dans le royaume du "Prêtre Jean" (l'Abyssinie), Pero da Covilha se rend à Ormuz, puis de là à Calicut sur la côte de Malabar, retourne vers l'Afrique, descend le long des rives de l'océan Indien jusqu'à Sofala, le port par où transite l'or du Zimbabwe. Revenu au Caire, il y apprend la mort de son compagnon. Après avoir confié à des émissaires de Jean II les informations recueillies, il disparait en Ethiopie, où des compatriotes le retrouveront en 1520 et connaîtront ainsi son aventure[25].

Pendant ce temps, le navigateur Bartolomeu Dias longe la côte occidentale de l'Afrique en suivant la route déjà parcourue par Diogo Cão et continue vers le sud. Il reparaît au Portugal en décembre 1488 après avoir doublé le cap de Bonne Espérance et découvert l'accès à l'océan Indien. Quand il rend compte au roi des résultats de sa mission, Colomb est l'une des personnes présentes[26].

Pourquoi le génois a-t-il été ainsi autorisé à accéder à des informations d'une aussi haute importance? Comment faut-il interpréter la lettre que Jean II lui a adressée pour l'assurer qu'il pouvait revenir sans crainte au Portugal? Certains historiens ont prétendu que le roi, sans nouvelles des deux expéditions parties de Lisbonne l'année précédente et informé de l'échec de Fernao Dulmo (Ferdinand van Olm) qui projetait d'aller découvrir une terre l'ouest en partant des Açores, serait revenu sur le refus opposé à Colomb et aurait rappelé celui-ci au Portugal. Teixeira da Mota rejette cette explication en observant que si Jean II avait jugé réalisable et opportune l'exécution du projet de Colomb, il aurait trouvé sans peine dans son royaume des navigateurs capables de s'en charger[27]. D'ailleurs le temps écoulé entre le départ de Bartolomeu Dias de Lisbonne (août 1487) et l'envoi de la lettre à Colomb (mars 1488) était trop court pour justifier le changement de décision du roi.

Une autre hypothèse est passée sous silence par Teixeira da Mota. Elle a été avancée en 1935 par Armando Cortesao et réaffirmée par cet historien quarante ans plus tard : Colomb aurait été un agent secret de Jean II chargé d'intéresser les Rois Catholiques à son voyage vers l'Occident pour détourner leur attention des entreprises portugaises en direction de l'Orient[28]. Mais pourquoi, dans une apostille qui n'était pas destinée à la publicité, a-t-il écrit que Bartolomeu Dias plaçait le Cap de Bonne Espérance à 45° de latitude sud, alors que la latitude réelle est de 34° 21'S. ?

Aux yeux des spécialistes, l'écart est si grand, même pour l'époque, qu'ils ont cherché à l'expliquer. En 1958, Teixeira da Mota considère que [P. 61] c'est un simple lapsus: Colomb aurait écrit 45° au lieu de 35°. En effet, Bartolomeu Dias, ayant séjourné pendant près d'un mois à terre dans la zone du cap, a disposé de tout le temps nécessaire pour mesurer la latitude au moyen d'un astrolabe et n'a pas pu commettre une erreur aussi grossière[29]. Jaime Cortesao a prétendu que Colomb aurait été délibérément trompé par les Portugais, car Jean II aurait eu pour principe de tenir secrets les résultats des découvertes[30]. Si le roi avait vraiment agi ainsi, comment admettre alors, avec l'autre Cortesao, que Colomb était un agent à son service?

Les thèses respectives des deux frères se détruisent mutuellement[31]. En 1968, Teixeira da Mota préfère ne pas se prononcer là-dessus. Il est certain qu'à partir de décembre 1488, le plan de Colomb ne peut plus intéresser Jean II. Le roi a désormais la certitude que le moyen le plus sûr d'atteindre les Indes est de contourner l'Afrique par le sud. Colomb disparait pour cinq ans de la scène portugaise.

Les historiens portugais ne le suivent pas dans ses démarches en Espagne. Leur attention se porte à nouveau sur lui à partir du moment où il lève l'ancre à Palos, avec trois navires, le 3 août 1492.

Ils observent d'abord que Colomb, n'ayant pu réaliser son projet au Portugal, n'aurait trouvé nulle part ailleurs que dans le comté de Niebla, et spécialement dans le port de Palos, les moyens techniques nécessaires pour le mettre à exécution. En effet les marins de cette côte ont prouvé leur capacité de rivaliser avec les Portugais sur l'Atlantique jusque dans les parages de la Guinée et de la Mine. A l'instar de leurs concurrents, ils savent revenir de ces lointaines contrées en décrivant le long détour par le grand large. Leurs navires ont des caractéristiques comparables[32].

Ces mêmes historiens constatent ensuite que pour son premier voyage, Colomb fait le choix de la meilleure route possible: à l'aller il cingle vers l'ouest à partit de l'île de Hierro (Canaries), c'est-à-dire en bordure de la zone des Alizés qui poussent les navires dans la bonne direction; au retour il navigue dans la zone des vents variables, à la hauteur des Açores, de façon à gagner plus aisément la Péninsule Ibérique. Ce choix, nullement fortuit, se fonde sur des observations faites en voyageant à bord de navires portugais ou sur des informations rapportées par des marins qui se seraient déjà aventurés loin vers l'ouest. Cette route est en quelque sorte une extension vers l'occident de la trajectoire des navires qui viennent de la Guinée[33]. Un détail montre qu'au départ des Canaries Colomb prévoyait qu'il "aurait pas à naviguer avec un vent debout : il a fait remplacer les voiles de la caravelle Pinta qui étaient "latines" (triangulaires) par des voiles "rondes" (quadrangulaires) comme celles des deux autres bâtiments[34]. La voilure "latine" étant la plus appropriée pour remonter au vent, on en déduit que Colomb a décidé cette modification parce qu'il sait qu'il va bénéficier d'un vent portant[35]. [p. 62]

En ce qui concerne la méthode de navigation, Colomb, reconnaît Teixeira da Mota, est un pilote exceptionnel qui sait admirablement naviguer à l'estime. Toutefois, il n'a pas assimilé les procédés de la navigation astronomique déjà en usage chez les pilotes portugais[36]. Certes, il signale qu'il se sert du quadrant et de l'astrolabe[37]. Mais est-il capable d'utiliser correctement ces instruments? On peut en douter, à en juger d'après la latitude qu'il attribue à l'île de Cuba: 42°, celle de la Vieille Castille ! [38]. Tout en se déclarant convaincu que Colomb n'a pu commettre une erreur aussi énorme[39], l'amiral Gago Coutinho observe que pour effectuer sa traversée de l'Atlantique d'est en ouest, le génois n'a pas eu besoin de mesurer la latitude. Il lui a suffi de maintenir le cap sur l'ouest en se dirigeant d'après la boussole[40]. De plus, n'ayant navigué que dans l'hémisphère nord, il a pu s'en tenir à l'observation de l'étoile polaire et se dispenser d'apprendre à mesurer la hauteur du soleil, comme savaient le faire les Portugais pour calculer leur position au sud de l'équateur[41].

On ne doit pas, assure Teixeira da Mota, attribuer à Colomb le mérite d'avoir été le premier à avoir observé la déclinaison magnétique de la boussole, bien qu'il ait été le premier à mentionner ce phénomène[42]. En effet, il emploie pour le décrire deux verbes revendiqués comme portugais: nordestear et noroestear. Cela prouverait que les Portugais le connaissaient déjà et qu'ils l'auraient découvert en franchissant le méridien agonique (où la déclinaison magnétique est nulle), à environ cent lieues à l'ouest de l'île de Santa Maria (Açores). Cela signifierait que Colomb en avait été informé du temps où il vivait au Portugal[43].

Si les Portugais expriment des réserves au sujet du talent de Colomb comme navigateur, c'est pour réagir contre tradition vivace qui fait du génois un novateur en matière de science nautique. Ils veulent faire reconnaître la suprématie des leurs dans ce domaine et montrer ce que leur doit le découvreur du Nouveau Monde. "Avant de découvrir des terres, écrit l'amiral Gago Coutinho, il a fallu découvrir la mer, tâche plus difficile, qui a duré des années et des années ... Christophe Colomb certes a découvert l'Amérique. Mais auparavant les Portugais avaient découvert l'Atlantique"[44].

Lors du retour du premier voyage, le seul moment qui retient l'attention est l'arrivée à Lisbonne et l'entrevue avec Jean II. Ce qu'en disent les chroniqueurs concorde en gros avec ce que rapporte Colomb lui­-même[45]. La contrariété du roi est expliquée en reprenant la version de Joao de Barros. Jean II, ayant consulté ses cosmographes, estime que les terres découvertes par Colomb lui appartiennent "à cause de la faible distance qui les sépare des Açores"[46]. Il n'est nullement convaincu que le génois a atteint Cipango. Il cherchera donc au cours des négociations qui vont s'engager avec la Castille, à faire reconnaître sa souveraineté sur un espace [ P. 63 ] océanique assez vaste pour permettre la libre navigation de ses navires vers les Indes par la route du Cap de Bonne Espérance. C'est probablement au cours de cet entretien qu'il a déclaré à Colomb être informé de l'existence d'une "terre ferme" du côté du Sud [47].

La recherche de cette terre sera l'un des objectifs du troisième voyage, entrepris en 1498[48]. A cette occasion, Colomb touche l'île de Porto Santo, puis le port de Funchal, à Madère, où il est chaleureusement accueilli. C'est lors de cette escale qu'il aurait logé, si l'on en croit une vieille tradition, dans la maison du marchand João Esmeraldo (le picard Jean d'Esmenaut). Dans cette île où ne subsiste aucune trace concrète de son séjour ni de son passage, sa mémoire est aujourd'hui vénérée. La ville de Funchal lui a élevé une statue de bronze, dans le parc de Santa Catarina et la luxueuse revue Islenha[49] lui a consacré en décembre 1989 un numéro spécial.

Les péripéties postérieures de la vie de Colomb sortent du cadre de l'histoire nationale et ne suscitent guère d'intérêt au Portugal. Des études qui, dans ce pays, ont été consacrées à Colomb, se dégage l'impression que l'attention se porte principalement sur la genèse du premier voyage et sur les aspects nautiques de sa réalisation. Leur but est de faire en sorte que justice soit rendue aux pionniers de l'exploration océanique qui ont ouvert la voie au découvreur du Nouveau Monde.


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Notes (p. 63 ~ 66) :

[1] La publication du livre de A. MASCARENHAS BARRETO, o Portugués Cristovâo Colombo agente secreto do Rei D. Joâo Il, Lisboa, Referendo, 1988, a suscité de vigoureuses réfutations: Luis DE ALBUQUERQUE,. "M vem Crist6vao Colombo, que tem muito que contar", Duvidos e CerteZils na Historia dos Descobrimentos Portugueses, Vol. 1 Lisboa, Vega, 1990, p. 105-156 ; Alfredo PINHEIRO MARQUES, As teorias fantasiosas do Colombo "Portugués", Lisboa, 1991 ; Vasco GRAÇA MOURA, Cristovâo Colombo e a floresta das asneiras, Lisboa, Quetzal, 1991 ; D. Luis DE LANCASTRE E TA VORA, Colombo, a cabala e o delirio, Lisboa, Quetzal, 1991.
[2] Avelino TEIXEIRA DA MOTA, Cristovâo Colombo e os Portugueses, Lisboa, I.N.-C. DA M., 1987.
[3] Id., "Christopher Columbus and the Portuguese", The Journal of the American Portuguese Cultural Society, New-York, n, 1-3, 1968, p. 1-22.
[4] Samuel Eliot MORISON, Admiral of the Ocean Sea, 2 vol., Boston, 1942.
[5] ln Jaime CORTESAO, A. TEIXEIRA DA MOTA : El viaje de Diogo de Teive; Colon y los Portugueses, Valladolid, Cuadernos colombinos, 1975.
[6] "Christophe Colomb et les Portugais", Lisbonne hors les murs, 1415-1580, Paris, Autrement, 1990, p.147-165.
[7] ln João MARTINS DA SILVA MARQUES, Descobrimentos portugueses, Vol. m, (1461-1500), Lisboa, Insl. da Alta Cultura, 1971, p.341-342.
[8] Cf. Charles VERLINDEN, "Formes féodales et domaniales de la colonisation portugaise dans la zone atlantique..." Revista portuguesa de historia, Coimbra, Vol. IX, 1961, p. 12-14.
[9] Cf. Cristobal COLÔN, Textos y Documentos completos, prologo y notas de Consuelo Varela, Madrid, Alianza Universidad, 1989, p.9 ; " Sub linea equinociali perpendiculariter est castrum Mine serenissimi regis Portugalie, quem uidimus" ; p.10 : "Nota quod sepe nauigando ex Ulixbona ad austrum in Guinea..."
[10] Cf. id, ibid., p.11-12.
[11] Damião PERES, A historia dos descobrimentos portugueses, Porto, Vertente, 1982, p. 75-83.
[12] GOMES EANES DA ZURARA, Cronica de Guiné, ed. de José de Bragança Porto, Livr. Civilizaçao, 1973, p. 363-364.
[13] Almirante GAGO COUTINHO, A Nâutica dos Descobrimentos, Vol. 1, Lisboa, Agência Geral do Ultramar, 1951, p. 213-214 et p. 267-268.
[14] Id, ibid, carte p. 336-337.
[15] Cf. Luis DE ALBUQUERQUE, "A navegaçao astron6mica", Duvidas e certezana historia dos Descobrimentos portugueses, Lisboa, Vega Vol. II, 1991, p. 29-46.
[16] Cristóbal COLÓN, op. cit., p.10-12.
[17] Luis de ALBUQUERQUE, "A navegação astronómica ...p. 45.
[18] Cf. A. TEIXEIRA DA MOTA, op. cit., p.24-26.
[19] Jerónimo MÜNZER, Itinerârio, ed. de Basilio de Vasconcelos, Coimbra 1931,
[20] João MARTINS DA SILVA MARQUES, op. cit., p.1-23 ; 35-36 ; 124; 130­131 ;136-138 ;165-166; 218; 317-318 ; 331-332.
[21] Jaime CORTESÂO, "Os Descobrimentos Portugueses-IV", Obras Completas, XXIV, Lisboa, Livros Horizonte, 1975, p.114O-1142.
[22] Darniao PERES, op. cit., p.76-83.
[23] A. TEIXElRA DA MOTA, op. cit., p.14-19.
[24] Darniao PERES, op. cit., p.93-94.
[25] Id, ibid, p.83-92.
[26] Cf. Cristóbal Colón, op. cit., p.11-12.
[27] A. TElXElRA DA MOTA, op. cit., p.39-40.
[28] Francisco CONTENTE DOMINGUES, "Colombo e a politica de sigilo na historiografia portuguesa", Mare Liberum, l, Lisboa, 1990, p.III-112. [Si cette hypothèse était exacte se serait la plus grande erreur stratégique de tous le temps de la part d'un souverain : elle aurait fait de l'Espagne, le pays rival, le pays le plus riche et puissant du Monde durant une période].
[29] A. TEIXElRA DA MOTA, "Bartolomeu Dias e o valor do grau terrestre", Actas do Congresso Internacional da Historia dos Descobrimentos, Vol. II,-Lisboa, 1961, p.308.
[30] Cf. Jaime CORTESÂO, "D. Joao II e a politica de segredo", Os Descobrimetos Portugueses, m, Lisboa, I.N.-C.daM., 1990.
[31] F. CONTENTE DOMIGUES, Op. cit., p.105-116.
[32] A. TEIXElRA DA MOTA, Cristovao Colombo..., p.28-29 ; p.34 ; p.4O-41 ;Vitorino MAGALHÃES GODINHO, Mito e Mercadoria..., Lisboa, Difel, 1990, p.550-551.
[33] A. TEIXEIRA DA MOTA, ibid., p42-45 et p.52 ; Almirante GAGO COUTINHO, op. cit., p. 92; p. 281-282; p. 294.
[34] Cristóbal Colón, op. cit., p.18 : "Hizieron la Pinta redonda porque era latina".
[35] Almirante GAGO COUTINHO, op. cit., p.287.
[36] A. TElXElRA DA MOTA, op. cit., .p. 45-48.
[37] Cristóbal Colón, op. cit., p. 50, 61,81,123. [38] Id., ibid., p48.
[39] Almirante GAGO COUTINNO, op. cit., p. 287. [40] Id, ibid., p.280.
[41] Id, ibid., p41.
[42] Cristóbal Colón, op. cit. p.20, 21, 26, 212, 213.
[43] A. TEIXEIRA DA MOTA, op. cit., p.49-52 ; A. FONTOURA DA COSTA, Amarinharia dos Descobrimentos, Lisboa, Agência GeraI do Ultramar, 1960, p. 172- -183.
[44] Almirante GAGO COUTINHO, op. cit., p. 268
[45] Ruy DE PINA, Croniqua Dei Rey Dom Ioham II, Coimbra, Atlândida, 1950, p.184-485 ; Garcia DE RESENDE, Cronica de Dom João II, Lisboa, I.N.-C.da M., 1973, p.241-242; Joao DE BARROS, Asia, Década l, Lisboa, Agência Geral das Colonias, 1945, p.118-122.
[46] Joao DE BARROS, op. cit., p.121.
[47] CristobaI COLON, op.cit., p.223 :"...quiere ver cuãl era la intincion deI rey don Juan de Portogal, que dez (a que al austro avia tierra firme"..."Dize mas que tenia el dicho rey don Juan par cierto que dentro de sus limites avia de hallar casas y tierrasfamosas".
[48] A. TEIXEIRA DA MOTA, op. cit., p.55.
[49] lslenha, n°5, Funchal, Dezembro 1989, 124 p.

Sources :


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JMU

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