mercredi 17 septembre 2008

Le passage du Cap des Tempêtes

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La tempête avait duré treize jours.

Affaibli par les fièvres et le scorbut, l'équipage du Sao-Cristovao avait affalé les voiles. La caravelle de Bartholomeu Dias, lourde de 130 tonnes, longue de 23,5 m et large de 6,62 m, qui avait quitté Walvis Bay (Namibie), était devenue ingouvernable et dérivait vers le sud.

Lorsque les vents mollirent enfin pour permettre de faire cap à l'est, le capitaine portugais ne trouva plus trace des côtes africaines... Il était le premier à avoir contourné le continent noir pour pénétrer dans l'océan Indien. Après être remonté vers le nord, il débarquait, le 3 février 1488, à Mossel Bay, à quelque 370 km à l'est de cet éperon granitique qu'il baptisa cap des Tempêtes au retour, mais que le roi Jean II du Portugal préféra nommer Bonne-Espérance car il ouvrait enfin la route maritime des Indes et de ses richesses.

Le rêve de l'infant Henri, surnommé « le Navigateur » bien qu'il ne se soit jamais aventuré au-delà du détroit de Gibraltar, était enfin accompli, dix-huit ans après sa mort. Retiré dans son château de Sagres, dominant l'océan au sud du Portugal, le fils de Jean Ier avait, dès 1415, accueilli savants et marins pour perfectionner les instruments astronomiques, établir les portulans (cartes marines), enrichir sa bibliothèque de journaux de bord et adapter les caravelles à la navigation hauturière afin de pousser toujours plus loin la découverte des côtes africaines et trouver ce passage qui permettrait d'en finir avec le monopole des Turcs sur les routes de la soie et des épices.

Comme ses prédécesseurs, Bartholomeu Dias avait transporté des padroes, ces bornes de pierre gravées au nom du roi et surmontées d'une croix, pour jalonner ses découvertes, mais Manuel Ier, successeur de Jean II, lui avait préféré un noble, Vasco de Gama, pour commander, le 8 juillet 1497, la première expédition à destination des Indes. Dias avait accompagné jusqu'au cap Vert cette flotte qui avait doublé la pointe de l'Afrique après quatre mois et demi et atteint Calicut au bout de dix mois. Le voyage avait valu à Vasco de Gama ses titres d'amiral, puis de vice-roi des Indes portugaises.

Ruiné par son goût immodéré des femmes et de l'alcool, Bartholomeu Dias s'était laissé convaincre de piloter une deuxième expédition commandée par un autre noble, Pedro Alvares Cabral, partie en 1500 ouvrir de nouveaux comptoirs indiens. En chemin, l'expédition avait découvert par hasard le Brésil.

A l'approche de Bonne-Espérance, où les attendait une tempête d'apocalypse, Cabral, qui entretenait des relations exécrables avec son pilote, avait exilé ce dernier sur la caravelle la plus délabrée. Des treize vaisseaux, quatre avaient pu franchir ce cap, quatre avaient disparu et les autres, endommagés, avaient dû rebrousser chemin. Bartholomeu Dias faisait partie des premières victimes de ce cap qu'il avait découvert douze ans plus tôt, changeant la face du monde en faisant du Portugal, royaume peuplé d'à peine un million d'habitants, une grande puissance.

Six siècles plus tard, l'évocation de Bonne-Espérance ou du Horn, l'autre cap mythique, situé à l'extrémité du continent américain, enflamme encore l'imagination ou les récits de tous les écumeurs d'océans engagés dans des tours du monde. Si le Horn, qui balise un archipel d'îles, n'est accessible qu'en bateau lorsque les océans Atlantique et Pacifique ne sont pas trop hostiles, on peut rallier le cap de Bonne-Espérance par la route à partir de la ville du Cap (Cape Town). A l'image de Rio, Le Cap, la « cité mère » pour les Sud-africains, blottie au pied de l'impressionnante montagne de la Table, qui la domine à plus de 1 000 m, bénéficie d'un site géographique exceptionnel. Lors de son premier voyage, Bartholomeu Dias avait, au retour, fait escale dans la baie pour se ravitailler en eau, mais il a fallu attendre un siècle et demi avant que les Européens exploitent l'intérêt stratégique du lieu, situé à mi-chemin sur la route des Indes. Il est vrai que les premiers contacts avec les bergers khoi-khois avaient été peu engageants.

C'est le naufrage, en 1647, du Nieuw-Haarlem, dont les rescapés avaient survécu un an au pied de la montagne avant d'être secourus, qui a incité la Compagnie hollandaise des Indes occidentales à établir un comptoir permanent. En 1652, Jan Van Riebeeck est envoyé avec quatre-vingts hommes à bord du Drommedaris pour créer une « station de rafraîchissement » destinée à fournir de l'eau, de la viande, des légumes et des fruits frais aux équipages diminués par le scorbut après quatre mois de mer. Ce territoire était délimité par une haie d'amandes amères dont on retrouve la trace dans les jardins botaniques de Kirstenbosch. Le château fort pentagonal de Bonne-Espérance, le plus vieux monument du pays, est construit de 1666 à 1670.
La route qui mène au cap de Bonne-Espérance, distant d'une quarantaine de kilomètres, longe l'Atlantique. Dès Hout Bay, la colonie de phoques de l'île Duiker trahit l'existence le long de la côte occidentale du courant froid (8 °C environ) de Benguela, qui remonte de l'Antarctique, tandis que, sur la rive orientale de False Bay, des pingouins préfèrent le courant chaud (20 °C environ) des Aiguilles, en provenance des eaux tropicales du Mozambique. Lorsque le temps s'y prête, car elle est fermée par grand vent ou forte pluie à cause des risques d'éboulements, une route à péage aux surplombs vertigineux, taillée dans les flancs du pic Chapman (592 m) et classée monument national, conduit à la réserve du cap de Bonne-Espérance.

Dans ce pays qui compte près de deux cents espaces naturels protégés répartis sur 8 millions d'hectares, la réserve de Bonne-Espérance, avec ses 7 750 hectares de paysage presque lunaire livré aux babouins, autruches, zèbres, antilopes et au fynbos, n'a pas la richesse animale de l'immense parc Kruger ni même du parc des éléphants d'Addo, mais elle mène au cap mythique. Un panneau de bois le situe (34° 21' 25» de latitude sud ; 18 ° 28 ' 26 '' de longitude est).

Gérard Albouy

Article paru dans l'édition du 02.09.04 du journal LE MONDE.

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